Sans plus attendre, j'enchaîne sur la suite. Le reste est encore à écrire !
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Pour la deuxième fois de la soirée, je me sens soudain très seul. En réussissant cet exploit technique de se retrouver sur le cul, tout en restant debout. Merci Père. Quand je devrai parler de sexualité avec mon fils (si un jour j’ai un fils), je ferai tout le contraire de toi. Je me mors presque la lèvre, tellement j’enrage intérieurement. C’est le genre de trucs que… que je trouve blessant ! C’est me mettre un poids sur les épaules, un poids dont je veux pas. C’est pas assez compliqué de rencontrer une fille qui me plait ? De lui parler, de trouver les trucs à lui dire ? Et de lui annoncer un beau jour, si possible un jour ensoleillé, sur un banc près d’un fleuve, au printemps mais plutôt vers la fin pour qu’il fasse un peu chaud, que tu es amoureux d’elle ? Bah nan, il faut qu’en plus de ça ton paternel te planque des préservatifs dans des sacs avec une bouteille d’alcool pour faire passer le tout. Remarque, j’ai de la chance, il aurait pu me mettre le manuel avec. Pour que la honte soit totale. J’ai à peine embrassé deux trois filles, dans ma vie, et leurs lèvres avaient un goût de citron. Ces capotes j’en fais quoi ? Je les mets au congel, et je les ressors dans deux, trois, cinq ans ? Jamais ?
Je plonge ma main dans le sac, et j’en ressors un petit bout de plastique argenté. Je le fixe, regarde des deux côtés. Je distingue le fameux sigle NF, malgré l’obscurité. Et j’entends soudains des rires venir de ma gauche. Les types sous le porche de la salle des fêtes me dévisagent, avec un sourire jusqu’aux oreilles. Je vois même le gars du lycée me faire un clin d’œil et me tendre un pouce narguant. Je sens mes joues rougir, j’ai l’air trop ridicule. Je prends les autres préservatifs, je balance le tout d’un geste violent dans la poubelle la plus proche. Puis je trace. La maison de Greg n’est pas trop loin. J’y suis vite. J’ouvre le portail, dont les grincements tranchent les boum-boums réguliers d’une musique un poil trop forte. En même temps, écouter les Butthole Surfers doucement, ça sert un peu à rien. Je traverse le jardin, je passe devant le garage (enfin le truc immense qui doit servir de garage), je me retrouve devant la porte, je frappe à la porte. J’admire au passage les toiles d’araignée et la petite déco halloween posée dessus. Greg, enfin plutôt un type en costard style entretien avec un vampire, le visage couvert de maquillage blanc et une épée plantée dans le crâne, et qui ressemble à Greg, m’ouvre élégamment.
" Salut ! Sympa la musique !
- Ouais, c’est la B.O. de Mission Impossible. Pour la suite, je compte sur tes fameux goûts musicaux.
- Pas de problème, dis-je en rentrant. Je peux me changer où ?
- Monte dans ma chambre. Tu verras, y a le matelas par terre pour ce soir.
- Ok ! "
Je tends la bouteille de whisky paternelle à Greg, qui la prend délicatement, puis je traverse le salon, customisé pour la soirée (toiles d’araignées, citrouilles aux bougies), et je monte l’escalier. Ce type a une baraque de riches, mais je m’y fais jamais à chaque fois que je viens. Je pose mon sac de sport dans la chambre, sur le matelas qui m’est réservé. J’en extirpe une blouse blanche, une perruque de cheveux bouclés, noirs et graisseux à souhait (Marylin Manson’s touch), des formidables gants mapa roses, et une tronçonneuse en plastique (Titine, pour les intimes). L’avatar de Vincent, fameux personnage de Final Fantasy VII, peut enfin sévir. Je redescends dans le salon, gants dans la poche, Titine à la main. Greg éclate de rire en m’apercevant. Je vois un de ses potes à côté de lui, un certain Bruno, je crois, qui a dû arriver entre-temps. Un type en Economie et Social, mais bien, hein. Il me serre la main virilement, puis se jette sur le plateau de cacahuètes, fruits secs et crudités qui tentait de se faire oublier sur la table basse du salon. Moi, je m’assois devant le PC disposé dans le fond de la pièce, et je me lance dans l’exploration de la musique de Greg.
" Ben alors Bruno, t’es pas déguisé ? demande Greg.
- Si si, j’ai amené un drap blanc. Pour faire un fantôme. J’avais pas vraiment d’idée, et si c’était pour louer un truc à 100 euros et qu’on me vomisse dessus…
- … Ou que toi tu te vomisses dessus ! Un simple drap, avec deux trous pour les yeux ?
- Ouai, ouai (un ouai ouai pas très clair, c’est dur d’articuler en ingurgitant des pistaches).
- Comme ça t’auras peut-être une chance de draguer ! "
Bruno rit jaune, puis se console à l’aide d’une poignée de cacahuètes. Faut pas tendre des perches à Greg, parce qu’il se fera un malin plaisir à les prendre. Et à les renvoyer, dans les gencives si possible. Greg vient me voir. Je lui dis :
" Punaise, t’as l’intégrale d’Abba ! C’est collector, ça !
- Ouai, c’est pour mes vieux. J’préfère encore qu’ils écoutent ça à du classique.
- Bon pour le début de soirée, je te mets des trucs plutôt dansants, mais accessibles, Un peu de Fat Boy Slim, pour la forme. Du Chemical, classique. Après, les choses sérieuses. Tu vois ? C’est 20 h 15. Regarde la durée de la play-list. Là, je mets Thriller, de Michael Jackson. Ca tombera pile à minuit. Excellent, non ?
- Oh yeah !
- Puis j’enchaîne par tout un tas de trucs super bien. Ensuite… T’as branché ta télé comme je t’avais dit ?
- Comme tu m’avais dit…(toc toc toc, fait la porte d’entrée) Bouge pas, ça doit être Delphine, Steph et Léonie. J’vais leur ouvrir.
- Alors en vidéos, je te mets Monthy Python Sacré Graal, The Big Lebowsky, et… "
Et paie ton vent, l’histoire d’un mec qui parle à son pote qui l’ignore royalement. Ca poutre. Bon, je me lève, mon gosier réclame un doux brevage pour l’adoucir. Et accessoirement, faut dire bonjour aux filles qui viennent de débarquer. C’est pas qu’elles sont dans ma classe, mais presque. Je fais la bise à Stephanie, déguisée en charmante sorcière au chapeau noir. Puis à Delphine, déguisée en charmante sorcière au chapeau anthracite (nan, c’est pas pareil). Ca m’a toujours fait halluciner. Chaque fois que je les vois au lycée, elles portent exactement le même style de fringues - à croire qu’elles sont jumelles - et je trouve ça trop ridicule. Chui sûr que l’une d’elle, ou pire, les deux, n’a aucune personnalité. Pourquoi auraient-elles changé ce soir après tout ? Pis Léonie, trois bises, pas deux hein, parce qu’elle vient de je-sais-plus-où. Léonie, c’est la gothique de service, fringuée en robes noir, maquillage et semelles compensées. Mais attention, sur des milliers de filles, ça fait ridicule, mais sur elle, c’est classe. Mais faut croire que j’avais rien vu. Ce soir, elle porte un bustier noir avec plein de motifs bleu foncé, et une longue jupe noire aussi, avec des plis, surmonté d’une sorte de grillage de tissu. Pis des longs gants noirs en velours, qui lui arrivent jusque au coude. Enfin je sais pas trop comment expliquer, mais c’est bien. Si on ajoute à ça une coiffure travaillée, avec un chignon tenu par des baguettes, et un maquillage blanc, contour des yeux noirs… Elle ferait quelques kilos de moins, chui sûr qu’elle aurait son fan club au lycée. Au lieu de ça, elle s’en prend plein la tête certains jours, à croire que gothique et bien portante, ça fait trop de tares chez une seule fille. Sûrement à cause d’une bande de connards trafiqueurs de mobylettes. Bon, corvée effectuée, je devais faire quoi moi ? Ah oui, alcool. Je me dirige d’un pas décidé, mais guilleret, vers le bar américain de la cuisine, quand j’entends un « nooon, tu l’as fait ? » Je me retourne pour voir Léonie avec un grand sourire, où l’on distingue deux canines supérieures vachement plus pointues que la normale. « Et tu paies combien pour que le dentiste il te fasse ça ? Et c’est à vie ou tu peux rechanger ? Wouaaa ! » Ouh là, avant que la discussion ne vire à du Ca se discute, je cours m’engouffrer dans la cuisine. Je saute sur un des verres disposés sur une table, à côté de grands plats de pizzas et de quiches prédécoupées, et j’attrape la première bouteille qui me vient sous la main. Un peu d’alcool de litchis, un peu de jus de mangue, quelques glaçons extirpés au frigo américain (voui américain, je suis chez Greg, je rappelle ça pour ceux qui suivent pas), et c’est parti pour le premier cul-sec de la soirée. Euh ça sert à quoi les glaçons si tu bois cul-sec ? Ben, je crois que ça sert surtout à se resservir dans la foulée… En bruit de fond, j’entends la musique électronique marteler un rythme lourd, et une voix déformée qui répète inlassablement : it doesn’t matter, it doesn’t matter.
La porte de la cuisine s’ouvre sur Greg.
" Bah alors, tu commences déjà à faire ton asocial ? Y’m’faudrait un bol de glaçons, steup. "
Je prends un bol dans un élément de la cuisine, et je l’amène au saint frigo américain, cet appareil technologique bénit. Le miracle de l’eau changée en glaçons se produit encore.
" Tu sais, elle est pas mal la ptite Léonie. Son costume de vampire, avec les dents et tout, je trouve ça vraiment extra.
- Oui, dis-je, l’esprit perdu dans les méandres de la mécanique électronique des appareils électroménagers (on est en bac S ou on l’est pas). Avec ton costume à la Lestat, vous feriez un beau couple.
- Ou alors avec toi ! (je tends le bol de glaçons à Greg, en faisant la tête du type à qui on annonce que les poules ONT des dents, c’est désormais officiel) J’ai entendu plus ou moins des trucs se dire, dans la classe. Pis faut dire que des fois, elle te regarde bizarrement. Faudrait que tu mattes autre choses que tes pieds, certains jours, toi ! "
C’est vrai que j’avais pas du tout pensé à elle. On se parle un peu, mais c’est tout. Je pensais intéresser aucune fille dans la classe. C’est vrai qu’elle ne me déplaît pas, mais… je sais pas, je suis pas convaincu. Mon intuition me dit que quelque chose cloche avec elle, et mon intuition ne me trompe jamais. Quand je sens que je vais me vautrer à une interro de maths, je me vautre à cette interro de maths.
" Oh tu sais, les trucs qui se racontent en classe ! Moi j’y crois pas trop. Puis je vois pas trop ce qu’elle ferait avec un type comme moi.
- T’inquiète, j’ai mené ma petite enquête. Je devrais recevoir une preuve, ce soir même. Maintenant, je te dis ça, mais c’est à toi de voir. "
Sur ce, Greg s’approche de la porte, qu’il ferme en me faisant une révérence, et en me disant :
" Si tu conclus pas ce soir, tu conclus jamais ! "
Puis je me retrouve seul, encore. Si l’on téléportait un pingouin au beau milieu du désert de Gobi, il n’aurait, pour sûr, pas un air plus surpris et ridicule que moi. Mais euh, qu’est ce qu’il a, Greg ? Lui aussi il veut m’offrir une bouteille de whisky et planquer des préservatifs dans le sac ? Du coup, je sais pas combien de temps je passe à réfléchir sur ça, au moins cinq bonnes minutes, quand un réflexe salvateur me sort de ma torpeur méditative. Je saute sur la bouteille de Get 27 et me prépare un petit verre « on ze rocks. » C’est décidé, plus tard, je serai ingénieur chez Whirlpool. J’entends la porte de la cuisine s’ouvre, ça doit être Greg qui vient me chercher.
" C’est bon, Greg, j’arriv…….
- Euh nan, c’est pas vraiment Greg. En fait je suis venu chercher les pizzas pour mettre dans le salon.
- Oups, euh désolé Léonie ! (ben voui parce qu’en fait la personne qui a débarqué dans la cuisine se trouve être Léonie, comme de par hasard ; si un jour je croise l’inventeur des lois de Murphy, je lui tords le cou, à ce salaud) Euh tu veux un coup de main peut-être ?
- Ouai, je veux bien, steup’. Faudrait que tu viennes avec nous dans le salon, presque tout le monde est là, c’est bien sympa, dit-elle en empoignant un plateau.
- Euh c’est beaucoup tout l’monde ?
- Je sais pas, une bonne vingtaine quoi. L’ambiance est tranquille, y a juste la musique qu’est un peu lourde.
_ Ah ça, dis-je en prenant un plat de quiche et la boîte de cure-dents. Tout le monde ne peut pas être fan de Das Ich.
- Tu connais Das Ich ? C’est un de mes groupes préférés ! Et dire qu’y en a plein au lycée qui me croient fan de Marilyn Manson ! Ils savent pas ce que c’est, la vraie musique goth. "
La conversation se poursuit alors que l’on rentre dans la salle. Je dépose le plat sur la table basse, avec les cure-dents.
" Ben en fait, je connais surtout de nom. J’ai entendu deux trois morceaux d’eux. Un des groupes que j’aime vraiment bien, et que tu dois connaître, c’est Joy Division.
- Ah… Joy Division, Ian Curtis, ouai… Ben pas trop mon genre, en fait. Merci pour le coup de main !
- Le coup de… ah oui, les quiches, tout ça. C’est rien, si je peux aider…
C’est vrai que le salon est bien rempli. Pas mal de personnes que je connais pas, ou juste de vue. Deux trois potes de la classe, plus ce crevard de Thomas. Le type qui m’énerve au plus haut point, parce qu’il se la pète trop. Bon ok, il est peut-être un peu beau gosse. Bon ok, il joue super bien au foot, il a fait une année dans un centre de formation d’un club de ligue 1. Mais pour lui la Pléiade c’est une maladie infectieuse, et le New Deal, un jeu télévisé. Chui sûr qu’à Qui Veut Gagner Du Pognon, il passerait pas la première question. En prenant les trois bonus, hein. Et nan je suis pas jaloux, j’aime pas les types qui se la pètent, c’est tout. En plus, il s’est déguisé en quoi ? Ah, le vieux chapeau, le pull rayé rouge et noir… Freddy. Moué. Pas très réussi.