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 La part manquante (Christian Bobin)

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sunny
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MessageSujet: La part manquante (Christian Bobin)   Dim 17 Avr - 13:22

J'ai découvert Christian Bobin, quand on m'a offert "La lumière du monde", il y a quelques mois. J'avais adoré ce livre (j'en avais d'ailleurs parlé sur feu le forum littérature d'AOL) et dès ce moment là, je savais que je relirai du Bobin.
Seulement Bobin, ce n'est pas un thriller qu'on dévore, c'est du texte qu'on lit avec son âme, qu'on savoure, qu'on "digère", qu'on porte en soi. Il s'est donc passé un petit moment avant que je m'y remette. Un ami m'a conseillé "La part manquante". C'est un petit livre (une centaine de pages), qui comporte plusieurs histoires et qu'on trouve à 2 petits euros, chez Folio. Offrez vous le ! C'est une merveille !
On y plonge (enfin je ferai mieux de parler à la première personne, car peut être que ce n'est pas la tasse de thé de tout le monde). Doncques ... j'y ai plongé, comme si mon coeur rentrait à la maison. J'ai trouvé ça lumineux de simplicité, une sorte de philosophie du bonheur ouverte à tous, un hymne à la vie, à l'amour, à la lumière.

C'est un peu long, mais pour vous mettre l'eau à la bouche et vous montrer bien mieux que je ne saurais l'expliquer, ce qu'on ressent en lisant, j'ai copié l'une des histoires. La voici :


La meurtrière (Christian Bobin)

A l’heure où l’on écrit, on vit toujours avec elle. Depuis trois ans déjà. Depuis sept cents ans, si l’on veut. Elle est née en 1250. Elle a été brûlée pour son livre, en 1310. Dans son livre il n’y a rien, que du ciel bleu. C’est une de ces femmes qui vont, à cette époque, sur toutes les routes d’Europe. Esses se déplacent en bandes comme des oiseaux migrateurs. Elles apparaissent dans les régions du Nord, en Rhénanie et en Bavière : une soudaine floraison d’amoureuses, une pluie de clairs visages sur les plaines grises, une aube de quarante ans sur le monde mort. Ce sont des femmes en lambeaux, de femmes des quatre vents. Elles vont sans autre souci que d’aller. La terre leur a été confiée pour la douceur d’y marcher et d’y goûter l’air bleu, la lumière fraîche, pour un temps seulement, pour un temps qui leur prend tout le temps. Elles se nourrissent de faim, d’absence, de rien. Elles se nourrissent de feu. Elles vont au jardin de leur père, voler ce que personne ne fait, ce que personne ne donne : l’amour plus fort que tout amour, l’amour plus long que toute une vie. Leur robe est défraîchie, leur parole est en morceaux. Dans la hâte, elles écrivent. Elles glissent dans un herbier quelques phrases endeuillées d’or. Le plus souvent elles se tiennent loin des encriers, laissant le ruisseau de leur voix s’égarer dans l’air limpide. Ce quelles nomment Dieu, c’est une vitesse mentale plus grande que toute lumière, une pensée étranglée avant même d’apparaître, une précipitation de jouissance dans la chair tendre. Ce qu’elles nomment Diable, c’est pareil. Elles sont en avance sur les mots qui pourraient les servir, sur le silence qui pourrait les reposer. Elles sont saintes, si être saint c’est aimer la terre d’un amour inoubliable, comme au bord d’en mourir, comme à l’heure de tout perdre. Elles échappent au mariage comme à l’église, au jour comme à la nuit. On les dit folles. On les met en cage dans un cloître, on les enterre dans une morale, mais rien n’y fait. On en brûle quelques unes comme celle-là dont le livre traîne sur votre table, depuis sept cents et trois ans. Les mots n’ont pas suivi la chair dans le brasier. Les mots étaient lumière. On n’a pas su brûler la lumière. La robe a flambé d’un seul coup, puis la chair douce et ronde des seins, puis les os sous la chair. L’oiseau des mots n’a pas bougé une second, à peine frémi, à peine un frisson sous les plumes de lumière. L’oiseau du livre est demeuré intact sous la cendre. Des exemplaires ont été saisis. Ils étaient aussitôt recopiés. C’est long de recopier un livre. Il faut une patience enfantine, un grand oubli de soi. Les copistes attiraient sur eux la même puissante colère. Ils écrivaient quand même : il y a des choses plus durables que la mort, il y a des amours bien plus clairs que de vivre. Le livre, on le découvre peu à peu. On le traîne avec soi pendant trois ans, on ne l’a pas terminé. On l’emmène en vacances, On l’ouvre au ciel d’été, de préférence. Comme si pour le lire, il fallait retrouver une grandeur qui ne se montre dans aucun emploi contraint du temps. Comme si, pour le lire, il fallait retrouver une pureté que jamais on n’aura, sinon dans la nostalgie qui vous vient, au long des soirs d’été. Dans la chambre verte, en Isère, on emporte quelques livres. C’est difficile de choisir. Celui de la femme brûlée est toujours pris. De lui-même il s’impose. On pourrait recenser les livres suivant l’embarras d’en parler. Il y a ceux engorgés de pensée, de savoir. Tous ces livres ensablés dans l’eau morte des idées. Les qui vous en parlent sont très vite insupportables. Même quand ils lisent beaucoup ils ne lisent pas : ils confortent leur intelligence. Ils font fructifier leur or. Et il y a les livres que l’on ne sait pas dire, à peine montrer du doigt, comme la première étoile dans le ciel mauve. Celui là est ainsi, réfractaire. Ses phrases vous retiennent. Elles sont claires, d’une clarté qui aveugle. Elles vous arrêtent très vite, au bout d’une page ou deux. Elles font comme un enfant qui s’agrippe à vous et ne vous lâchera pas tant que vous n’aurez pas satisfait sa demande. On les souligne avec de l’encre. On les relit. On s’entête. On passe des heures avec une phrase, dans la compagnie de l’auteur. On voit cette femme comme elle est, comme elle fait. Avec elle on regarde le jour croître et céder à l’ombre. Avec elle on écoute le silence qui est dans le silence. Elle a affaire avec Dieu comme avec un amant capricieux. Elle a affaire avec Dieu et avec lui seul. Pour nommer son amour, elle le sépare de tout langage reçu. Pour le séduire, elle enlève toute parure. Elle se défait de sa raison comme d’un vêtement trop lourd. Elle se baigne toute nue dans le fleuve de lumière, le grand fleuve de lumière qui s’écoule sous le temps. L’abondance des choses empêche de voir. La rumeur des pensées empêche d’entendre. Elle écarte toute choses, elle éteint toutes pensées. Alors elle commence à voir, alors elle commence à entendre. L’amour est partout devant elle. Dans un silence, elle le devine. Dans une attente, elle le découvre, dans ce jeu d’une attente infinie qui ne sait plus ce qu’elle attend et combien elle l’attend, avec quelle patience pure. Parfois aussi elle s’impatiente. Elle marchande avec les anges. Elle appelle son amour, elle supplie, elle ordonne. De l’appeler elle jouit, et qu’il réponde en frappant sa parole de stupeur, elle jouit encore. Mon beau seigneur, le souverain de mon âme, le loin-proche, la fontaine de mon sang. Elle fouille dans le fond du langage, elle amasse les phrases du bout du monde, la grammaires des princes et le soupir des reines. Elle met Dieu sous sa langue, dans ses bras, sur la moindre parcelle de sa peau, dans toutes les lettres de l’alphabet. Elle parle seule devant la glace : rien n’est trop beau pour mon amant, rient n’est trop doux pour ses mains gantées d’aurore. Qu’il me prenne. Qu’il me froisse et me jette, et même qu’il m’oublie, qu’il me recouvre de son oubli comme au noir de l’amour, j’y dormirai si bien, j’y attendrai toujours. Elle est comme ces femmes qui, avec un nouvel amant, se refont un cœur frais, taché de ciel. Elle ne sait plus ce qu’elle dit. Elle rit. Elle est comme l’oiseau sur la branche. Elle ne dit rien, elle chante. Elle s’envole bien plus loin que son chant. Elle n’est d’aucune saison, d’aucune époque. Ce qui est dans l’air du temps passe avec l’air, passe avec le temps. Elle ne passe pas. Elle est présente à la lecture. Elle demeure en amont des lumières, près des sources du cœur. Elle a l’élégance des âmes errantes. Elle a la douceur des femmes rompues. Il est bon d’être aimé. C’est comme atteindre ces îles si vertes que l’on désespérait un jour d’y aborder : les yeux et la pensée d’un autre. Il est plus doux d’aimer comme elle fait, d’un amour égaré dans l’absence, d’un amour de personne. On ouvre le livre dans la chambre de feuillages. On ne sait rien d’équivalent à cette voix, sinon la merveille de chaque jour dans l’été. Avec ce livre on rentre dans le jour, et on s’éloigne de soi. On ouvre la porte à celle qui appelle. Sa robe est légère. Ses pas sont si souples qu’ils la mènent d’un seul coup au plus clair de nos yeux, au secret d’une attente. On aime cette femme. Pourquoi on l’aime, c’est évident, presque enfantin. C’est comme une pierre sur l’eau, d’un ricochet au suivant : on aime celle qui aime. On aime aimer celle qui aime d’amour – la blanche colombe qui chante jour et nuit. On aime l’oiseau-lumière qui entre par la fenêtre, par la faible ouverture du livre dans le noir de vivre, cette fenêtre étroite dans les châteaux anciens : la meurtrière.


sunny
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   Dim 17 Avr - 16:28

Je propose de changer le sujet et de l'intituler : "quand Sunny donne envie de lire (et réussit)"
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Pandora
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   Dim 17 Avr - 17:39

Sachs a écrit:
Je propose de changer le sujet et de l'intituler : "quand Sunny donne envie de lire (et réussit)"

salut! je vote pour... *j'achète*

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sunny
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   Dim 17 Avr - 20:58

Merci Sachs et Pando !
Suis touchée gêne surtout que je sais que toi, Sachs, tu n'es pas un inconditionnel de cet auteur ...


sunny
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   Ven 22 Avr - 11:26

Sunny retourne à ses grandes amours !!
La littérature vous reserve parfois de ces rencontres qui vous marquent à vie !!!!
Bisous à toi
Mj
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sunny
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   Ven 22 Avr - 12:06

Oui ma MJ, tu es sais quelque chose, je crois ...
Kiss ma grande popo


sunny
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MessageSujet: Re: La part manquante (Christian Bobin)   

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