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 Le peintre

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Loeayn
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MessageSujet: Le peintre   Jeu 24 Mar - 18:39

Encore une de mes bafouilles, si ca vous branche. Nanou m'a dit de le mettre en dernier... pourquoi donc? J'attends vos avis avec impatience !
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Le peintre

Dans un hall d’attente, dans une gare, Il attend. Il est contrarié, ben ouais, c’est la grève parce que quelqu’un de la SNCF s’est encore fait agresser. Franchement, personne n’a plus la décence de ne pas agresser les cheminots… Où va le monde ? Il se le demande bien, lui qui a choisi de prendre le train ce jour là, cette après-midi là. Et puis merde à la fin ! Il sort un livre de sa poche, le genre de livre qu’on achète dans une gare. Il sort le marque-page corné, qui ressemble vaguement à un billet de train qu’on aurait composté quinze fois. Ensuite, il le pose à coté de lui comme un trésor et entame la lecture de la page cent quatre-vingts huit, qui narre les aventures d’un pharaon qui ressemble trait pour trait à Mitterrand. Ca le détend un peu entre ses deux heures d’attente, mais soudain il s’ennuie, et trouve son livre fade ; peu à peu, le plaisir qu’il éprouve au contact des lettres noires sur fond blanc s’amenuise. Alors il tend la main pour reprendre son marque-page, mais quelque chose cloche. Il y a maintenant un homme assis dessus, et il est grand. Si ce n’est pas le génie du marque page, se dit-Il, c’est peut-être le génie du siège…en tout cas le génie a l’air tracassé, alors Il lui demande d’un air gentil :
« Pardon, monsieur. Vous êtes assis sur mon marque-page. Oui ; « ça ». Vous avez l’air nerveux, quelque chose ne va pas ? »
Un grand silence s’installe entre eux deux, un silence confus. Puis soudain, un journaliste se ramène avec sa caméra. Il demande au grand monsieur s’il n’en a pas assez d’attendre, s’il connaît les raisons de la grève, depuis combien de temps il attend, ce qu’il pense au sujet du mouvement. Le grand monsieur se plie à la volonté du journaliste et répond ce qu’il peut. Mais Il note que cette sorte d’interrogatoire ne fait que tendre plus le grand monsieur. Il doit concevoir ça comme une agression, c’est vrai que c’est comme ça que je le prendrais, moi aussi, se dit-Il. Espérons que je ne sois pas victime de sa frénésie journalistique moi aussi…
Mais si, le journaliste semble se liguer contre tous et interroge chacune des personnes dans la salle d’attente. Puis le grand monsieur sourit et me dit :
« Dites… Vous avez remarqué ?
-Quoi ?
-Il ne prête pas toujours attention aux réponses des gens. Il sait vite s’ils l’intéressent ou pas.
-Oui, vous avez sans doute raison. Moi, ce qui m’a marqué chez lui, c’est son teint pâle. Sa chair était presque … transparente. Vous ne trouvez pas cela bizarre, en pleine canicule ?
-Si. Je l’avais remarqué aussi. Ca me fait penser à de la chair d’oiseau. De dinde par exemple, comme les escalopes, vous savez.
-Vous êtes spécialiste ? »
Là, le ton est ironique, ce n’est pas intentionnel mais plutôt tellement surprenant… comme si les mots étaient sortis tout seuls.
« Presque. Je suis peintre. Et vous, vous faites quoi dans la vie ?
-Je suis éducateur spécialisé. Je m’occupe d’handicapés moteurs.
-Ah. »
De nouveau cette gêne, cette tension.
« Une chose est sûre, monsieur le Peintre, c’est qu’il n’était pas albinos ! »
Ils rirent doucement.
« Moi, c’est Kévin. Kévin Nessort-Ejbwar.
-Et moi, je m’appelle Charles Gourbier. Enchanté. Vous peignez quoi ?
-Surtout du figuratif. Je suis naturaliste dans l’âme vous savez. L’abstrait n’a beau pas être toujours mauvais, deux toiles sur trois sont des croûtes innommables. Regardez ! Il y a certains tableaux de Picasso, qui, dans sa période fauviste, sont absolument immondes !
-C’est vrai. Mais je me demandais quelque chose, pas sur les peintres en particulier, mais sur les artistes en général. Je me demandais comment vous faisiez pour inventer, pour faire jaillir les intentions et les sentiments vrais.
-La vérité… Ah, ce n’est pas si compliqué. Je ne vais pas parler pour tous les artistes, mais en général, nous extrayons des moments forts, des expériences, et nous laissons la technique parler, son automatisme nous guidant. Franchement, parfois on se demande pourquoi nous reproduisons ces gestes, ces nuances de couleurs, ces habitudes. Nous sommes faits de répétitions, que nous soyons musiciens, comédiens, dessinateurs, sculpteurs, … et peintres bien sûr.
-Vous prêchez à un ignorant total de l’art. Je ne saurais pas imaginer. Pour moi, le dessin est impossible. Je sais tracer un carré ou un cercle, mais demandez- moi de dessiner ne serait-ce que la chose la plus simple, un arbre, ou je ne sais quoi, et là, je ne sais plus tenir un crayon.
-Non. Ce n’est pas possible, de ne pas imaginer. Fermez les yeux et imaginez-vous une ruelle d’autrefois, pavée, les gens marchant en tenue dix-huitième. Vous voyez quelque chose ?
-Oui, il me semble que je vois ce que vous voulez dire.
-Vous ne voyez pas ce que je viens de dire, vous voyez une version filtrée par ce que vous avez acquis, que qu’on vous a donné, et par votre personnalité. C’est le pouvoir de votre imagination. Rien n’est identique à ma ruelle à moi. Par exemple, pour les costumes, vous devez vous imaginer quelque chose que vous avez vu dans un film, ou encore un musée. Personnellement, mes références sont les tableaux de Rembrandt, de Manet et le film « Les Liaisons Dangereuses ». Et si je veux peindre une scène de cette époque, en tant que réaliste, j’essaierai d’aller au plus près de la réalité d’époque, et de la réalité de l’image. Le plus dur à faire, c’est de reproduire fidèlement les plis des tissus et de la peau, et de donner une impression de vie aux corps, surtout dans les couleurs utilisées. Vous voyez ? »
La tension du grand homme s’était évanouie, et son appréhension, les difficultés de contact qu’il avait s’étaient envolées et faisaient maintenant place à une volubilité et à une passion extrême. Sous un masque de nervosité et de silence, il cachait un réservoir d’émotions, de joies.
« Vous voyez, j’ai besoin d’un modèle pour peindre parfaitement. Pouvez-vous vous imaginer les gorges de la Loire en hiver sans connaître le lieu ? Bien sûr que non. Même si vous créez une image dans votre esprit, en aucun cas ce ne serait la Loire. Je fonctionne ainsi. Récemment, j’ai acheté quelques oiseaux morts à un chasseur. Je les ai plumé et dépouillés, ouverts, disséqués. Pour en faire l’expérience. Cela m’a appris une foule de choses sur la manière de dessiner la chair, les plumes et le flasque de la mort. Vous pourriez trouver ça idiot et cruel, mais c’est comme ça.
-Effectivement, je trouve ça cruel. Mais au moins, j’ai saisi l’utilité de la démarche.
-Vous savez, la médecine s’est basée sur des dissections d’organes, et de corps – morts, bien entendu. Et ce n’étaient pas vraiment des animaux.
-Le train Ter n° 86 760 à destination de Marseille partira Voie D. Ce train desservira les gares de Valence-ville, Avignon, et son terminus, Marseille. »
La voix synthétique met fin à la discussion. Nous nous levons tous deux et prenons nos valises. Nous sourions tous deux également.
« Marseille. Et vous ? »
Il me répond Avignon, et nous allons ensemble Voie D dans la foule anxieuse. Nous nous plaçons face à face dans le train, et il reprend la conversation dès que le train part, visiblement excité par le sujet, ou du moins quelqu’un qui daigne s’y intéresser.
« Si vous ne savez pas comment peindre quelque chose, vous n’arriverez à rien, votre production restera un graffiti ou un amas de traits informes. Si, au contraire, vous savez, vous créez l’objet en question. Connaissez vous la légende asiatique qui raconte que le meilleur peintre du monde ne finissait jamais ses œuvres ?
-Non. Quelle en est la suite ?
-L’Empereur lui commanda un dragon pour une fresque, le plus beau qu’il eût jamais fait. L’artiste exécuta la commande, à l’exception des yeux. L’Empereur, courroucé, lui demanda pourquoi. Le peintre lui répondit que s’il donnait des yeux et son unité au dragon, il vivrait. Le souverain lui rit au nez, puis lui somma d’achever la fresque. A contre cœur, le dragon fut fini, et il s’envola dans les cieux. La légende rajoute que ce dragon vit toujours. Quand vous peignez, vous êtes le dieu créateur d’un paysage, d’une personne. Voilà pourquoi il est si doux d’être un artiste ! Mais, de toute façon, ce n’est qu’un idéal. Personne n’est arrivé à cette perfection. Tous les hommes ont essayé de créer la vie ; et que ce soit la Pierre Philosophale, le Golem ou la parthénogenèse, tous ont échoué. S’il existe quelque part une entité supérieure, elle doit interdire ce secret dont elle seule possède la recette.
-Oui, sûrement. Mais là, vous allez bien plus loin que moi. Je n’ai ni culture, ni éducation religieuse. Je ne pense pas avoir saisi toutes les implications de ce que vous venez de dire… »
« Monsieur ! Réveillez-vous, c’est le terminus ! »
Je grommelle sous la voix ensoleillée du contrôleur. Mais je me lève, prends mon sac et m’aperçois que Kévin Nessort-Ejbwar n’est plus là. Ai-je rêvé ?

En sortant les clefs de chez moi, une carte tombe de ma poche. Son nom, son adresse. Et une date d’exposition ici même à Marseille.

Et j’étais là au vernissage. Les tableaux étaient magnifiques. Haie de ronces en hiver (noir et blanc), dos de nue, chair et plumes, je défile devant des toiles de plus en plus parfaites. Puis soudain, je m’arrête devant Le rêveur. C’est moi. Je dors. Puis un autre moi : L’homme du train. Même un miroir ne saurait réfléchir une image aussi parfaite, finie, qui porte autant la marque de mon caractère. Dans le reflet de la vitre, on voit Kévin, un crayon dans la bouche et un dans la main, le sourire malicieux. Et quand j’ai demandé à le voir, on m’a dit qu’il avait disparu après avoir envoyé sa dernière toile (moi). Mystérieusement. Je retourne à l’Homme du train. Mon alter ego a une âme, mes yeux gris.

Suis-je en train de rêver ?

(A Elise Gagne, artiste que j’ignorais et que j’ai redécouverte dans un train. 14/03/2005, Lyon)
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Nanou
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MessageSujet: Re: Le peintre   Jeu 24 Mar - 18:47

tout simplement parce que c'est mon préféré ! lapinou

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MessageSujet: Re: Le peintre   Jeu 24 Mar - 18:47

J'aime bien...

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MessageSujet: Re: Le peintre   Dim 27 Mar - 2:10

Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais, petit Mathieu... J'attends la suite ! ;-) (Faut que j'arrête les clins d'oeil... Mais je peux pas m'en empêcher ! "Wink-addict" lol)
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Loeayn
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MessageSujet: Re: Le peintre   Dim 27 Mar - 9:59

Je sais, merci encore Madame Wink moi aussi j'aime bien ça !
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Zaza
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MessageSujet: Re: Le peintre   Dim 27 Mar - 11:31

Ouah Matthieu ! J'adore ! Et arrète de dire "mes bafouilles" popo
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MessageSujet: Re: Le peintre   Dim 27 Mar - 18:11

Bon d'accord... je dirai plus mes bafouilles. Au fait la fille a qui je le dédie c'est une copine de collège, je l'ai revue dans un train et elle est aux beaux arts maintenant... dingue non?!?
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